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Par  Michel-Ange Momplaisir
« La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent ; elle n’est que faible si elle ne va pas jusqu’à connaître cela. – Que si les choses naturelles la surpassent,
que dira-t-on des surnaturelles. »
 
(Pascal, Pensées, No 267)
 
 
« La raison n’a qu’un seul moyen d’expliquer ce qui ne vient pas d’elle,
la réduction au néant.
 
(Émile Meyerson, La déduction relativiste)
 
À partir du zéro,  l’aurore du temps vectoriel irréversible, l’Univers s’est organisé grâce à un contrôle rigoureux de forces ou énergies initiales. Le Big Bang, le Kairos, « le Moment de Dieu », clament les théologiens de la tradition islamo-judéo-chrétienne, « instant absolument vierge, instant où quelque chose doit se rompre », dirait Paul Valéry, remonte à 13,7 milliards d’années. « L’Univers pourrait n’être rien de plus qu’une de ces fluctuations du vide qui permettent à des collections de particules de se matérialiser à partir de rien… »  
 
Pour résumer les entrecroisements des chocs violents  des microparticules, les astrophysiciens distinguent quatre phases : 1.- la phase hadronique, 2.- la phase leptonique, 3.- la phase radiative, 4.- la phase stellaire. Ces phases sont soumises à l’action de quatre forces, les énergies initiales supra citées, d’authentiques émanations des anges gardiens du vide, les microparticules élémentaires. 1.- La force d’interaction faible. Elle est responsable de la libération des microparticules de lumière, les photons.  2.- La force d’interaction forte. Laissé à elle-même, sans aucun contrôle, elle aurait transformée toute matière en fer.  3.- La force électromagnétique. Elle assure la cohésion atomique par une combinaison d’attractions ou de répulsions électriques. Ces forces, dites de Van der Walls, ne se compensent pas toujours exactement. Laissée à elle même, la force électromagnétique aurait transformé toute matière en structures nobles, comme l’hélium, l’iridium. 4.- la force gravitationnelle. Celle-ci décroît comme l’inverse du carré de la distance. Laissée à elle-même, elle aurait transformé toute matière en trous noirs.  
 
À partir de la soupe primitive de ces microparticules, un plasma brûlant, suite à l’explosion originelle, émergent les premiers atomes, puis les premières molécules. De celles-là les premières vies, les archéobactéries. Avant celles-ci, un ancêtre commun aux végétaux et aux animaux, LUCA, apparu il y a 4 milliards d’années.  La naissance des premières formes de la vie date de 3,8 milliards d’années, au voisinage des sources hydrothermales des dorsales médio-océaniques qui jalonnent les abysses océaniques. Comme je l’ai déjà expliqué dans mon livre, « Comme le flux de la mer », Propédeutique à l’Anthropologie Biologique, « la mer fut le berceau de la vie. » 
 
Toutefois, les premières structures biologiques furent vite transportées sur les continents, grâce aux incessants et actifs mouvements de la dynamique terrestre, nés des courants de convection du magma sous jacent. Aussi, est-ce à la surface des continents que furent découvertes les formes pionnières de la vie. »  Léon Felipe évoque avec élégance le lointain passé de nos ancêtres :
 
« Ton père l’océan t’a condamné à la terre
d’un revers de main assassin
Qui aux coraux arracha des larmes de sang.
Les grèves accueillantes, torturées de velours,
toujours assoiffées et toujours silencieuses,
ont reçu ton corps avec l’héritage
d’autres mers orageuses dans le cœur,
en même temps qu’une fleur d’écaille
exfoliée de paupières et ridées de siècle.
Car la nacre elle-même se ride avec le temps. » 
 
Beaucoup plus tard, au cœur de la tache anthropoïde du Pliocène, à l’est du Grand Rift africain, la vie a réalisé, il y a 3,5 millions d’années, l’hominisation dans le superbe déploiement de la gerbe des espèces animales. Selon Franz Bernard Lanz de l’Université de Montréal, l’homme partage une origine commune avec les premiers eucaryotes, notamment ceux de la catégorie des Excavata,  apparus il y a un milliard d’années.  Puis, vient l’ère de la blanche efflorescence de la conscience, fleurie sur la complexité. « C’est au sommet de cet anticlinal de complexité/conscience que se situe la mutation hominisante. »  En effet, l’humanisation a pris le relais avec la venue de l’Homo Sapiens sapiens, au sud de l’Afrique, entre 164 000 et 120 000 ans avant JC.  Les dernières recherches confirment que l’homme moderne résulte d’un croisement, il y a 40 à 30 000 ans du Neandertal, du Cro-Magnon et du Denisova, exception faite pour l’Homme africain et celui de Florès (Indonésie), un microcéphale. Les peintures d’Altamira justifient le mot de Julian Huxley (1887-1975) : « L’homme, c’est l’évolution devenue consciente d’elle-même. » Aussi, l’Homo religiosus s’affirme-t-il entre 11 500 et 10 000 ans av. JC, date du plus ancien sanctuaire de l’humanité, Göbekli Tepe (en français, La colline du nombril) en Anatolie. 
 
Vrai « paradis mathématique », comme le constate Paul Claudel, frappé par son ordre et sa mesure, cet Univers suit-il une direction ? Thomas d’Aquin s’étonnait de la diversité des degrés de perfection des êtres créés. Il semble avoir dans la Nature un desiderium naturale sed inefficax vivendi Deum. Personnellement je crois que Dame Nature est orientée vers un telos. Je suis tenté de dire que l’Univers se meut vers l’Esprit, sa clé de voûte. Virgile l’avait pressenti dans son Énéide :
 
«  Principio coelum ac terras liquentes
Lucemque globum lunae titianaque astra;
Spiritus intus alit, totamque indusa per artus.
Mens agitat molem et magno se corpore miscet. » 
 
Virgile a bien compris que l’esprit est la réalité première. « Le monde doit être conçu comme mû par l’Esprit et tendant vers Lui. »  Dans les Géorgiques (4, 219-227), le poète latin laisse même entendre que tout vient de   Dieu et retourne à Lui :
 
« His quidam signis atque haec exempla secuti
esse apibus partem divinae mentis et haustus 
aetherios dixere ; deum namque ire per omnes
terrasque tractusque maris caelumque profundum.
Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum,
quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas ;
scilicet huc reddi deinde ac resoluta referri 
omnia nec morti esse locum, sed viva volare
sideris in numerum atque alto succedere caelo. » 
 
Chez Hegel, l’esprit est le but final de la nature. Le vitalisme spiritualiste du bergsonisme triomphant est annoncé. L’auteur de L’Énergie spirituelle fait du physique un « psychisme inverti », de la vie un  « élan de la conscience », de Dieu une « Superconscience. » L’ « élan vital », la vis insita bergsonienne, « l’énergie lancée à travers la matière », rappelle la « force spirituelle hyperorganique » de Maine de Biran, l’énergie efficace agissante de Hans Driesch, la prééminence de l’esprit chez Louis Lavelle. Émile Boutroux en a eu aussi l’intuition dans La nature et l’esprit : « La nature nous fournit un point d’appui pour dépasser la nature », souligne-t-il.  Georges Canguilhem (1904-1995) écrit : « Un vitaliste c’est un homme qui est induit à méditer sur les problèmes de la vie davantage par la contemplation d’un œuf que par le maniement d’un treuil ou d’un souffle de forge. » 
Toutefois, dans le creuset du bergsonisme s’amorce le « dessein créateur opérant » de Maurice Blondel, une « ontogenèse dynamique », mieux, une « ontogénie. » S’y inscrit aussi la pensée de Pierre Teilhard de Chardin, « un évolutionnisme orienté par la loi de récurrence C-C, Complexité-Conscience par Corpusculisation de la Matière, vers un point oméga », une « Surconscience » à l’œuvre dans l’Univers. 
 
La cosmogenèse, écrit Teilhard, « pourrait être imaginée, a priori, soit comme une agitation désordonnée, en voie de dissipation (« pseudo-cosmogenèse »), - soit au contraire (« eu-cosmogenèse ») comme un processus dirigé : celui-ci, à son tour, pouvant, ou bien, (à la manière d’un rayon en milieu amorphe) se propager également en toutes directions, - ou bien (telle la lumière en milieu anisotrope) se trouver polarisé suivant certains axes privilégiés. »  
 
Nous voilà loin du physicalisme à outrance de Jean Le Rond d’Alembert (1717-1783), que contesteront Husserl et Bergson. Loin aussi de l’agnosticisme de Herbert Spencer (1820-1905), lexème que ce dernier a lui-même inventé, comme le rapporte l’éthologiste britannique Richard Dawkins dans Pour en finir avec Dieu, paru en 2006. 
 
Les premiers essais de Spencer, Principes de psychologie (1855), précèdent de peu la Constitution des espèces au moyen de la sélection naturelle (1859) de Charles Darwin. Spencer ouvre la porte à un évolutionnisme philosophique qui étend à la vie mentale et sociale les principes darwiniens de transformation des organismes vivants. On ne peut s’empêcher de penser au « matérialisme dialectique » de Karl Marx (1818-1883). Celui-ci dote la matière d’autosuffisance, d’ipséité, et de la capacité d’assurer elle-même son évolution par des changements qualitatifs d’où résultent des propriétés nouvelles : vitales, psychiques. Une authentique divinisation de la matière, « la religion » de l’auteur du Capital. « Le matérialisme marxiste est avant tout un anti-idéaliste », affirme Lénine, dans Matérialisme et empiriocriticisme.  Mais, il est aussi une profession de foi.
 
Quid du Dessein Intelligent ? 
 
« Le Dessein Intelligent est le point de vue selon lequel il est possible de déduire par la preuve empirique que certaines caractéristiques de l'univers et des êtres vivants sont mieux expliquées par une cause intelligente, que par un processus non dirigé tel que la sélection naturelle. »  On est tenté de rapprocher cette thèse de la cinquième preuve de l’existence de Dieu de Thomas d’Aquin, celle par le gouvernement des choses, ex gubernatio rerum. « Elle mérite beaucoup de respects », dit Kant dans sa Critique de la raison pure. Une Intelligence Supérieure oriente l’évolution de l’Univers. Leibniz la prend au sérieux. Voltaire dans ses Satires (Les Cabales) se retrouve dans ce sillage :
 
« L’univers m’embarrasse et je ne puis songer
Que cette horloge marche et n’ait point d’horloger. »
 
 
 
 
Certains courants de la science moderne prennent au sérieux Le Dessein Intelligent. Professeur de biologie moléculaire à l'université de Lehigh (USA), Michael J. Behe adhère à ce courant qui se veut scientifique, éloigné de saint Thomas d’Aquin, mais sympathique à l’endroit de Platon et d’Aristote.
 
Selon l’éminent physicien américain John Archibald Wheeler (1911-2008), au-delà du Big Bang s’étale un empire impénétrable, celui des ondes quantiques, traversé par un courant d’énergie ayant l’allure d’un vide, d’un néant. Pour Wheeler, tout serait parti de cet au-delà du Big Bang, de cette énergie du vide quantique. Comment ne pas y voir l’Être, créant au cœur du néant un monde, le nôtre, à Son Image spéculaire. 
 
En outre, établi par Robert Henry Dicke (1916-1997) et Steven Weinberg, le principe de symétrie du début de l’Univers, c’est-à-dire le parfait équilibre entre les microparticules de matière et d’antimatière, gluons et anti gluons, laisse sous-entendre une « perfection » à cette époque initiale, dénommée l’ère de la « Grande Unification ». 
 
Ilya Prigogine a tenté d’expliquer la rupture de cette symétrie originelle, d’où résulte la prédominance de la matière sur l’antimatière. Enfin, le physicien britannique Brandon Carter a formulé en 1974 la thèse dite du « Principe Anthropique. » En un mot, l’homme aurait été programmé dès le Big Bang.
 
Pourtant, David Hume, dans les Dialogues sur la religion naturelle (1779), rejette un dessein de Dieu dans la genèse de l’Univers : « La source originelle de toute chose est entièrement indifférente (aux principes du Bien et du Mal) et ne préfère pas plus le bien au mal que la chaleur au froid, la sécheresse à l’humidité ou le léger au lourd… » Quant à Karl Raimund Popper (1902-1994), le Maître de la falsifiabilité (un néologisme de l’auteur, de falsus, faux, et de fieri, devenir), il défend l’indéterminisme de cet Univers.  Et Jacques Monod (1910-1976), comme naguère Démocrite (460-370 av. JC), fort de son atomisme, explique l’apparition de la vie et tous les phénomènes de l’évolution biologique par des coups de dés du hasard : « Le hasard pur, le seul hasard, liberté absolue mais aveugle, à la racine du prodigieux édifice de l’évolution : cette notion centrale de la biologie moderne n’est plus aujourd’hui une hypothèse, parmi d’autres possibles plus ou moins concevables. Elle est la seule concevable, comme seule compatible avec les faits d’observation et d’expérience. Et rien ne permet de supposer (ou d’espérer) que nos conceptions sur ce point devront ou même pourront être révisées. » 
 
L’évolution biologique est-elle le fait du hasard ? En général, sous ce nom on admet le « caractère d’un fait inexplicable par le jeu des causes efficientes, parce que résultant de la rencontre fortuite de séries de causes indépendantes. Par exemple la chute d’un avion qui se produit juste sur le passage d’un train. » 
 
« Connaître scientifiquement c’est énoncer la loi, c’est simuler par un mécanisme ou décrire par un formalisme un processus. Or, certains phénomènes résistent à cette forme d’intelligibilité. On dit qu’ils sont aléatoires. »  
 
À titre d’exemple, en microphysique on ne peut appliquer aux phénomènes atomiques le déterminisme classique. »  Quel est-il ce déterminisme classique ?
 
En voici la définition selon Pascal.  « Toutes choses étant causées ou causantes, aidées ou aidantes, médiates ou immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens pour impossible, de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître-le tout sans connaître particulièrement les parties. » 
 
Causa aequat effectum/(la cause égale l’effet, soutenaient les scolastiques. Il existe une constance des concomitants, une identité entre la cause et l’effet. « Quelque chose se retrouve dans l’effet qui était déjà dans la cause comme le plasma germinatif des parents passe à leurs descendants », opine André Lalande.
 
Dans un système fermé soumis au déterminisme, l’avenir est rigoureusement préformé dans le présent. On peut donc le prévoir avec une certitude absolue. C’est ce qu’exprime la formule de Laplace (1749-1827) dans son Essai sur le calcul des probabilités. « Pour une intelligence qui, pour un donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. » Louis de Broglie reprend la même idée. Pour le physicien, « il y a déterminisme lorsque la connaissance d’un certain nombre de faits observés à l’instant présent ou aux instants antérieurs jointe à la connaissance de certaines lois de la nature lui permet de prévoir rigoureusement que tel ou tel phénomène observable aura lieu à telle époque postérieure. » 
 
Le déterminisme absolu entraîne donc la prévisibilité. Tant et si bien que sur la base du calcul, l’astronome Le Verrier (1811-1877) en partant des perturbations de l’orbite d’Uranus, découvrit l’existence de Neptune, et sa position exacte dans le ciel de Berlin, en septembre 1846.Les observations et les calculs astronomiques sont à l’origine de la théorie déterministe. « C’est l’astronomie qui nous a appris qu’il y a des lois », proclamait Poincaré. Grâce à ces lois, il est possible de prévoir des années à l’avance la trajectoire d’une étoile. Par extrapolation, le déterminisme de la mécanique céleste a été étendu à tous les phénomènes physiques. En effet, le déterminisme absolu se veut une conception scientifique du monde macrophysique. Néanmoins, il doit composer avec un bémol, la variabilité des lois. Par ailleurs, la matière étant déterminée, qu’en est-il de la liberté humaine ? L’esprit peut-il tenir en échec le déterminisme de la matière ? 
Voilà pourquoi au chapitre III de son Traité du Libre Arbitre Bossuet conseille de « tenir fortement les deux bouts de la chaîne quoiqu’on ne voie pas toujours le milieu par où l’enchaînement se continue. » « La personne n’est rien d’autre que sa liberté » dira Sartre dans Situations.
 
Il en est autre de la nécessité. Celle-ci aspire à une conception rationaliste du monde, celui de la nature, comme la biologie, par exemple. « La nature ne fait rien en vain », n’a cessé de répéter Aristote. Ainsi, l’organisme animal obéit aux lois de la nécessité de ses gènes contenus dans l’ADN. Ceux-ci se présentent comme des chefs de file qui donnent des ordres. C’est la nécessité biologique.
 
On sait qu’il existe une causalité linéaire de nécessité entre gènes et groupes sanguins. Causalité linéaire également entre la défectuosité d’une paire de gènes portée par le chromosome 7 et la fibrose kystique, maladie qui affecte les cellules du pancréas et des poumons. Autre exemple, la chorée de Huntington. Caractérisée par de graves troubles psychiques et des mouvements anormaux, elle est due à une causalité linéaire de nécessité en rapport avec une faille dans ce cas, non d’une paire, mais d’un seul gène localisé sur la partie terminale du bras court du chromosome 4. Il existe en pathologie médicale près d’une centaine de maladies dues à une causalité linéaire de nécessité en rapport avec la présence d’un seul gène défectueux situé sur le chromosome sexuel féminin X.  Tel est le cas pour l’hémophilie.
 
Quant au hasard, le terme «  s’emploie pour désigner soit des relations logiques entre des éventualités abstraites, soit des relations observables entre des phénomènes concrets. Dans le premier cas on parle de probabilité dans le second sens de hasard. La confusion est toujours au rendez-vous entre les deux plans. »   Le Vocabulaire Technique et Critique de la philosophie d’André Lalande définit le hasard comme « l’accident  qui est favorable ou défavorable à quelque fin sans que cette fin ait été pour quelque chose dans sa production. » Une « finalité sans intelligence », fait remarquer Lalande.
 
Depuis que Heisenberg a établi ses relations d’incertitude ou d’indéterminisme dans le monde de la microphysique quantique, que Benoît Mandelbrot (1924-2010) a montré, en se basant sur la structure fractale, que les parties sont aussi complexes que le tout, et que le mathématicien Ruelle a parfaitement prouvé la « dépendance sensitive des conditions initiales », la science ne saurait prétendre tout connaître avec une précision rigoureuse, voire absolue. Aussi, Arthur Staley Eddington (1882-1944), disait-il : « Je suis indéterministe de la même manière que je suis anti-la-lune-est-faite-de-fromage-de-Roquefort. »
 
De plus, Henri Poincaré a montré qu’une cause mineure peut déterminer un effet majeur. Le hasard des petits faits peut modifier un système. Le propos plaisant du météorologue américain Lorenz me revient à la mémoire : « Un papillon qui bat des ailes au Brésil peut engendrer une tempête au Texas. » Je pense à Pascal : « Le nez de Cléopâtre, s’il eut été plus long, la face du monde aurait changé. »
 
 
 
LE HASARD ET L’ANTI-HASARD 
DANS LE PAYSAGE DE L’ ÉPISTÉMOLOGIE
 
: « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito. »
 
(Albert Einstein)
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Épicure (341-270) prétend que « l’ordre du monde » est un leurre. Cependant, sa cohérence est le fruit du hasard.  Dans son De rerum natura, Lucrèce écrit pour lui : « Ce n’est pas en vertu d’un plan arrêté, d’un esprit clairvoyant que les atomes sont venus se ranger chacun à leur place ; assurément ils n’ont pas combiné entre eux leurs mouvements respectifs ; mais les innombrables éléments des choses, heurtés de mille manières et de toute éternité par de nombreux chocs extérieurs, entraînés d’autre part par leur propre poids, n’ont cessé de se mouvoir et de s’unir de toutes les façons, d’essayer toutes les créations dont leurs diverses combinaisons étaient susceptibles ; voilà pourquoi, à force d’errer dans l’infini du temps, d’essayer toutes les unions, tous les mouvements possibles, ils aboutissent enfin à former ces assemblages qui, soudain réunis, sont à l’origine de ces grands objets, la terre, la mer, le ciel, et les espèces vivantes. » 
 
Le paléontologue Pierre Teilhard de Chardin opine : « Même admise la conception transformiste, la place reste entière, plus béante que jamais, dans la Nature, pour une Puissance créatrice première. Et même, bien mieux, une création de type évolutif (Dieu  faisant se faire les choses) a semblé, depuis longtemps, à de très grands esprits, la forme la plus belle que nous puissions imaginer pour l’opération divine dans l’univers. » 
 
Que l’on soit spiritualiste vitaliste, comme Boutroux (1845-1921), comme Bergson (1859-1941), mécaniciste comme Diderot (1713-1784), Helvétius (1715-1771), D’Holbach (1723-1784), au grand « jamais par le hasard on n’expliquera qu’il y a des lois tout à fait constantes dans la nature. »  Le hasard n’aurait produit qu’un fourmillement de désordres. Si le hasard seul régnait, fait dire Shakespeare à Hamlet, nous serions « dans un monde plein de bruit et de fureur, dépourvu de toute signification. »
 
Souvenons-nous que Claude Galien (131-201), médecin, anatomiste, qui a laissé son nom à une importante veine du cerveau, ainsi qu’au tronc des petites veines coronaires du cœur, un lointain précurseur de la méthode expérimentale de Claude Bernard, s’en est vivement pris à la théorie de l’évolution animale d’Épicure. « Des espèces lancées au hasard, dont seules survécurent les mieux adaptées. »  Un premier crayon du darwinisme. Bien avant lui, un autre médecin, Asclépiade (124-40 av. JC), partageait la thèse épicurienne. Dans le De usu partium Galien soutient que la Nature est un projet. J’aime beaucoup ce mot qu’il répétait souvent dans ses cours au sujet de l’anatomie humaine : « La Nature est un Polyclète de l’intérieur. »  Galien appartient au Stoïcisme. Dans cette École de pensée tout est implacablement déterminé et contrôlé par les lois du Logos de l’univers.
 
Plotin (204-270) dans les Ennéades (III, 2, 1) rejette tout hasard dans la genèse du monde sensible : «  Attribuer à la spontanéité et au hasard l’existence et la formation du monde sensible, c’est absurdité d’homme qui ne sait ni comprendre ni regarder… »
 
Pour saint Thomas d’Aquin, interférence de lignes causales, « le hasard suppose la préordination, et croire que tout s’explique primitivement par le hasard c’est se contredire dans les termes. »  
 
« La réflexion philosophique n’a d’autre but que d’éliminer le hasard », déclare Hegel.
 
Une fois de plus, saint Thomas considère qu’« on ne saurait faire du hasard lui-même l’origine de l’ordre naturel : car le hasard présuppose l’existence de causes qui ne peuvent produire un effet par accident que si elles peuvent d’abord en produire un par soi. Il ne saurait donc lui-même les expliquer. »  Émile Boutroux, Henri Bergson, le généticien Philippe L’Héritier (1906-1990), Paul Wintrebert (1867-1966), Louis de Bournoure, professeur de biologie à Strasbourg, rejettent la participation du hasard dans l’évolution.
 
S’inspirant d’Aristote, le philosophe mathématicien Antoine Cournot (1801-1877) fait du hasard « la rencontre de deux phénomènes ou même de deux systèmes de faits mutuellement indépendants, mais l’une des deux séries au moins est régie par une finalité interne et consciente, et de plus que cette rencontre sert ou contrarie la fin visée. »   Étienne Souriau s’exprime de la même manière : « Le hasard n’est que le conflit des causes étrangères avec les fins que nous proposons et l’on peut se convaincre en même temps que le hasard est purement subjectif; il n’a qu’une valeur d’apparence et n’existe qu’au point de vue de l’être qui agit d’après de fins. »  
 
L’hypothèse du hasard n’explique rien selon Lecomte du Noüy (1883-1947). Elle ne permet pas de comprendre quoi que ce soit. Elle remplace simplement Dieu par le Hasard. Ce penseur scientifique conçoit Dieu comme un « anti-hasard », ce dernier mot est de lui. Dieu, écrit-il « est l’Être grâce auquel on évite le refus d’explication que constitue le recours au hasard. »  Dans Les deux sources de la morale et de la religion Bergson déclare que « le hasard est le déterminisme qui se comporte comme s’il avait une intention. » Le hasard, ajoute-t-il, « est une intention qui s’est vidée de son contenu… un fantôme d’intention. » Une reprise de la thèse d’Aristote. « Le hasard en tant que concept n’est qu’une forme vide, ce qui reste d’une illusion de finalité dûment psychanalysée. »  Mais, une telle illusion risque de durer quoiqu’on fasse. 
 
Avec Stéphane Mallarmé (1842-1898) « la poésie tente désormais de dominer le hasard qui le constitue à l'aide d'un langage qui finit par prendre sa place, formulant une œuvre qui devient la véritable patrie du poète. »  Mallarmé n’en est pas dupe quand il écrit :
 
« UN COUP DE DÉS
JAMAIS
QUAND BIEN MÊME LANCÉ DANS DES
CIRCONSTANCES ÉTERNELLES
DU FOND D’UN NAUFRAGE
…………………………
N’ABOLIRA LE HASARD… »
 
Quoiqu’il en soit, le numéro 1079 de la revue Sciences et vie (août 2007) a encore choisi de se faire l’apologiste de cette « illusion de finalité ! »
 
Quel est le message existentiel livré par le Hasard ? Des notes de la gamme musicale peut-il produire une symphonie de Beethoven, une sonate de Mozart, une valse d’Occide Jeanty ou de Ludovic Lamothe ? Des lettres de l’alphabet un poème de Victor Hugo ou d’Oswald Durand ? 
 
Le biologiste Fred Hoyle (1915-2001) et son élève Chandra Wickramashinghe s’opposent opiniâtrement à la royauté du hasard dans l’explication des phénomènes physico-chimiques de la biogenèse. Le hasard, dit Théophile Gautier, « c’est peut-être le pseudonyme de Dieu quand il ne veut pas signer. »  Albert Einstein renchérit : « Le hasard, c’est Dieu qui se promène incognito. » Le Dieu du grand physicien, une force vaporeuse de la nature, une Naturkraft. Longtemps avant lui Leibniz proclamait qu’« il y a toujours dans la nature des raisons qui sont causes de ce qui arrive par hasard ou par le sort. »  
 
À l’explication par le hasard qu’il trouve irréaliste, Claude Tresmontant (1925-1997), professeur d’épistémologie  à la Sorbonne, opte pour une intentionnalité immanente, moteur de l’évolution au cœur même de la matière. Car la matière ne s’organise pas, comme le pense Marx, qui en fait un absolu, elle est organisée. 
 
 
 
 
 
 
 
Selon M. A. Wandel : « Les sciences de la nature nous enseignent que la succession des formes organisées ne s’est point déroulée au hasard, et que le mouvement évolutif a un sens et une direction. Elles nous apprennent enfin que l’avènement de l’Homme n’est point le résultat de quelque accident, mais le terme naturel de l’évolution organique. »  
Voici ce qu’écrit le professeur J. L.  Parrot de la Faculté de Médecine de Paris dans Les Cahiers rationalistes consacrés à la Finalité en biologie : « Les statisticiens, qui ont bien de la chance de disposer de nombreuses armées de singes dactylographes, voudraient nous convaincre que le hasard peut réaliser pendant un certain temps et en un certain lieu, une certaine organisation. Ils sont cependant incapables de nous montrer les myriades de galimatias qui doivent nécessairement accompagner une seule réussite. Ils omettent également de nous expliquer comment le hasard aurait été capable, d’abord, de développer, puis d’entretenir et enfin de reproduire ladite organisation. »   
 
Raymond Ruyer (1902-1987), dans son livre, le Néo-finalisme, critique sévèrement l’argument du néo-darwinisme et de l’évolution par la sélection naturelle : « Il (l’argument)  conduit à croire à la répétition indéfinie même de l’improbable, dans un espace et un temps supposés infinis, à la pluralité des mondes semblables, et à l’éternel retour… Il est destructeur de toute raison et de toute science. Il ne permet ni déduction ni induction. Il ne permet pas de distinguer un phénomène et un miracle. Il postule à tort l’infinité de l’espace et du temps, et l’éternité des particules avec lesquelles le hasard joue. »  
 
Or, le grand mathématicien David Hilbert (1862-1943), dont le slogan était « en mathématiques, pas d’ignorabimus (pas de nous ne saurons pas), affirme que « l’infini ne peut être trouvé nulle part dans la réalité. Il n’existe pas dans la nature, et ne fournit pas une base légitime à une pensée rationnelle – harmonie remarquable de l’être et de la pensée… Le seul rôle qui reste à l’infini est celui d’une idée -, si l’on entend par idée, dans la terminologie de Kant, un concept de la raison qui transcende toute expérience et complète la réalité concrète comme une totalité – celui d’une idée que nous pouvons admettre sans hésiter dans le cadre érigé par notre théorie. » 
 
En outre, « par quel miracle les milliers de mutations qui sont nécessaires pour l’édification d’un organe quelque peu complexe pourraient-elles se succéder tranquillement  de manière à simuler une orthogenèse dans un organisme qui, on ne sait pourquoi, serait par ailleurs protégé contre toute mutation létale ou défavorable », ajoute Ruyer. 
 
Nous sommes donc conduits à voir dans l’évolution biologique « une intentionnalité immanente, non pas un fait de la matière elle-même, mais une intentionnalité immanente présente dans la matière, opérante dans la matière utilisant les causalités physiques concrètes, mais sans être elle-même l’intentionnalité de la matière. »  Je pense à ce mot d’Alfred Capus (1857-1922) de l’Académie Française : « Le hasard n’est que la mesure de notre ignorance. »
 
Quoiqu’il en soit, en restant dans les limites strictes de la science, quel est le point de départ de la phylogenèse et de l’anthropogenèse ? La poussière des étoiles nées des trous noirs,  « ces Léviathan de l’espace », charriée jusqu’à notre Terre. Car, tous les êtres vivants, y compris nous autres hommes, sont des fils de poussière d’étoiles. Eschyle s’en était rendu compte dans une intuition géniale lorsqu’il a écrit ce beau vers : « Le Saint Ciel est ivre de pénétrer le corps de la Terre. »
 
Dans son Ce que je crois, Jean Rostand (1894-1977) postule que la vie résulte de l’arrangement structural des éléments de la matière. De plus, selon ce biologiste, la vie est présente dès le début de la matière.
 
D’une part, les structures ne sauraient expliquer la vie. Bien au contraire, c’est la vie qui rend compte des structures. 
 
D’autre part, la présence de la vie au début de la matière est une affirmation gratuite. Nous voici en plein   hylozoïsme, du grec hylè, matière, et de zôè, vie. La matière aurait sa propre vie. Le mot est une invention de Ralph Cudworth (1617-1688), un platonicien de Cambridge. 
 
Bien avant ce dernier les Stoïciens y croyaient. Plus tard, Giordano Bruno (1548-1600), Tomasso Campanella (1568-1639), et Ernst Haeckel (1834-1919) partageront cette vision. Kant a consacré de nombreuses pages de sa Critique de la faculté de juger (1790) pour faire le procès de l’hylozoïsme. 
 
En conclusion, voici la déclaration de René Thorm : « La fascination de l’aléatoire témoigne d’une attitude antiscientifique par excellence. »  
 
« Scientifiquement, concéder au hasard est pour l’esprit un aveu d’échec. » 
 
N.B. LE PROCAIN, DANS 2 MOIS PORTERA SUR LA PROBABILITÉ
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