Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Isabelle Vaugeois-Roussel

Non, il ne s'agit pas d'une erreur qui serait due à quelque inattention ni d' un lapsus écrit (dit lapsus calami ou scriptae)...
Nous n'avons donc pas voulu écrire : "De l'impérieux besoin de se sentir utile" , mais notre intention est précisément d'affirmer qu'il en va pour chacun de nous "De l'impérieux besoin de se sentir inutile".
Provocation ?
Certes.
La philosophie s'y emploie toujours !
Mais non pas provocation gratuite ou pure pirouette se voulant trait d'esprit.
Loin de nous aussi tout souhait de ruiner l'idée que tout homme, afin de trouver sa place au sein d'une vie communautaire sainement organisée, réclame de trouver une position active qui lui octroie un ou des rôle(s) et mission(s) vis à vis des autres, qui le motivent en mobilisant ses forces et facultés.
L'idée à laquelle nous entendons nous attacher consiste à soutenir que , d'une part, pour qualifier l'action d'une personne, le formule "être utile" est une vilaine expression, philosophiquement mal choisie ; et que, d'autre part, la perspective utilitaire et rentable attribuée à toutes nos entreprises est quelque chose d'accablant et d'humainement dénaturant.


* Tout d'abord : Tenir sa place et rendre service ne doit pas être confondu avec ce qu'insinue "être utile".

Le mot "utile" de même nature étymologique qu' "outil" contient l'idée de moyen visant une fin, d'instrument à disposition pour permettre la réalisation de quelque chose à quoi ce dit instrument est subordonné.
Ce qui peut, avec raison, être qualifié d'utile concerne ainsi ce qui est réclamé comme non-nécessaire mais souhaité, en vue de faciliter une tâche ou une opération. Nous pouvons , dans l'absolu , nous passer de ce qui ne nous est qu'utile, néanmoins ces réalités relevant de l'utile , parce qu'elles nous aident en nous facilitant bien des manoeuvres, est largement souhaité ou désiré par nous. Indiquons aussi que ce qui est dit utile, en soi, est moralement neutre et n'est envisagé, à proprement parler, que sous l'angle pragmatique, dans une optique soit de rendement optimisé, soit de confort accru, soit de facilitation d'effectuation.
Il est donc à noter que dire d'un homme qu'il doit être utile ne convient pas. Et c'est avec regret qu'il nous faut constater que cette injonction "rends-toi utile !", si fréquemment répétée depuis la petite enfance jusqu'à ce qu'on ne soit "plus bon à rien", a quelque chose de profondément méprisable, car dégradant -si nous considérons à la lettre la formule- eu égard à la valeur qu'est censée représenter fondamentalement la personne humaine, toute personne humaine quelle qu'elle soit, sans distinguo.
Préférons-lui sans hésiter : "Réalise-toi !" , "Effectue tes puissances  !" , "Rends de beaux services !" ......
Car, oui, bien sûr, c'est en travaillant avec enthousiasme et dévouement que chaque humain se réalise lui-même en réalisant des oeuvres utiles au monde humain, et qu'ainsi il réalise qui il est, ce dont il est capable et ce à quoi il aspire !


** Ensuite : S'adonner en toute liberté à des activités sans visée utilitariste est bien ce qu'il y a en notre pouvoir de plus hautement humanisant.

La perversion langagière de la formule n'est pas le seul reproche à adresser à l'idée présentement examinée, effectivement. De façon plus fondamentale,il paraît légitime de défendre et soutenir avec force que ce  dont nous avons le plus besoin, en notre qualité d'hommes, nous entraîne, paradoxalement, à quitter la sphère des besoins stricts, au sens usuel du terme. Plaidons alors pour l'impérieuse exigence , si couramment -hélas !- étouffée en nous, de pouvoir vouer notre temps, notre énergie et nos dispositions et ressources de tous ordres à autre chose que ce qui s'avère utile.. Le fonctionnel, le pragmatique, le rentable, l'économique, etc... nous accablent et nous empêchent de déployer des gestes infiniment plus porteurs d'humanité.
Une attention authentiquement morale exige que nous nous détachions de la logique intéressée envahissante....
Une réalisation artistique réclame une distance délibérée vis à vis de ce qui est immédiatement attendu...
Un acte d'amour suppose de quitter toute perspective intéressée dans la relation...
Une vraie découverte surgit le plus souvent lorsque nous cessons de chercher en nous crispant sur un but trop précis...


Ainsi, sur tous les plans et dans tous les champs de l'action authentiquement humaine, il s'avère indiscutable que nous devions cesser d'envisager notre engagement dans le monde sur ce mode desséchant  et finalement -contre les apparences- pervers de l'activité simplement utile.
Alors que communément nous rattachons , selon l'opinion courante , le besoin à l'utile, il paraît sain et légitime , lorsque nous considérons nos exigences existentielles, conformément à la dimension ontologique profonde de notre condition, de faire toute sa place et de reconnaître toute sa valeur à ce qui au sein de notre inscription intentionnellement active dans le monde, revendique la plus pure inutilité !

Tag(s) : #Dossiers spéciaux, #articles et vidéos
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :