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 Par Michel-Ange Momplaisir
   

Camille Loty Malebranche, philosophe humano-convictiste d’origine haïtienne, se range, selon moi, quoique encore très jeune, parmi les grands esprits de ce début du XXIe siècle. Un génie précoce. Il me rappelle John Stuart Mill. À huit ans, ce penseur londonien maîtrisait parfaitement Hérodote et Xénophon.  Il lisait déjà le grec de Platon. CL Malebranche, comme Friedrich Wilhelm Joseph Schelling, fit ses premières armes en philosophie en publiant à l’âge de 13 ans. Malheureusement, à l’heure actuelle, beaucoup de gens font grise mine à la philosophie. Le langage de cette discipline, prétendent-ils, est trop conceptuel. Pourtant, le concept, il me semble, représente le suc de la pensée!

 

Pour que ses idées passent la rampe, Camille Loty Malebranche vient d’ouvrir une nouvelle porte. Ayant réalisé que la philosophie de système, en d’autres termes, un ensemble d’idées étroitement liées entre elles et formant un tout cohérent, comme chez les Sceptiques, les Épicuriens, et les Stoïciens, de la période hellénistique, ou encore chez Newton et Hegel, rebute certains lecteurs,  il privilégie depuis quelque temps l’aphorisme. Un procédé cher à Nietzsche, pourtant très éloigné de Loty Malebranche, mais beaucoup plus proche, à mon avis de Kierkegaard et de Bergson. Hélas! Ces deux derniers ont pratiquement disparus des programmes universitaires.

 

Récemment paru, le dernier aphorisme de CL Malebranche a pour titre:le-plaisir-peut-il-être-une-doctrine-existentielle? Évidemment non.

 

Je souscris à la conclusion de l’auteur : Le plaisir spirituel, quant à lui, est transcendance contemplative de la félicité promise, pressentie à venir.

 

Platon appelle theôria (θεωρία), étymologiquement de theos, Dieu, et d’orarô, je vois, la contemplation du divin. Selon Aristote, la contemplation procure jouissance et élévation, to hediston kai ariston. Aussi, le Stagirite distinguait-il les arts théorétiques, vecteurs de la transcendance contemplative, dont parle CLM, des arts poïétiques, sans cette élévation.

 

 

 

Chez Plotin (204-270) la theôria (θεωρία) devient la contemplation de l’Un ineffable, arrheton, et transcendant. Porphyre, qui a écrit la vie de son Maître, Plotin, rapporte que ce dernier aurait eu plusieurs unions extatiques avec l’Un. C’est pourquoi Jean Scot Érigène (810-877), fortement teinté de plotinisme, dira à son tour de l’Un plotinien qu’il est « le Non-être par excellence. » Paul Valéry s’en est souvenu :

 

« Soleil, soleil, faute éclatante !

Tu gardes les cœurs de connaître

Que l’univers n’est qu’un défaut

Dans la pureté du non-être. »

 

Chez saint Augustin (354-430), chez le néoplatonicien Proclus (412-485), plus tard chez le Pseudo-Denys de l’Aréopage (495-525), l’Un de Plotin, devient Dieu. Ces auteurs sont appelés théagogues, du grec théa, contemplation, et d’agôgeus, guide, c’est-à-dire ceux qui, par leur enseignement, conduisent à la contemplation du divin.

 

Je rappelle que Jürgen Habermas confirme que le mot théorie remonte « à des origines religieuses. » En effet, écrit-il, « Théoros, c’était le nom du représentant envoyé aux Jeux publics par les Cités grecques. Par la theôria, c’est-à-dire en regardant, ce dernier se perdait dans l’événement sacral. »[1]  

 

Par contre, le brave Épicure dans le dernier aphorisme de CLM est impitoyablement écorché. La faute revient à Horace (65-8, av. JC), qui traita Épicure de Pourceau du Jardin. En fait, pour résumer, la doctrine du plaisir, l’hédonisme, du grec hèdonè, plaisir, comme sens de l’existence, vient du poète Theogonis (VIe s. av. JC) et de son École. Aristipe de Cyrène devint son disciple. La devise des Cyrénaïques, profondément rattachés à l’héraclitéisme du tout passe et rien ne demeure: Le plaisir comme souverain Bien et Vertu morale, bien entendu le plaisir corporel comme mouvement léger, une paisible ondulation. Le mouvement violent, celui de la tempête et des vents furieux, est l’équivalent de la douleur chez les Cyrénaïques.

 

Alors, carpe diem, que m’importe de mourir demain si j’ai bien vécu aujourd’hui, chante Horace.

 

 

Au plaisir en mouvement, ou plaisir cinétique des Cyrénaïques, Épicure oppose le plaisir en repos, le plaisir non cinétique, en grec, katastèmatikon, un état psychophysique stable, un équilibre, base de la santé. Tel est l’eudémonisme épicurien, du grec eudaimôn, heureux.  Nous ne pensons pas aux plaisirs des debauchés ni à ceux qui consistent dans la jouissance physique…Le plaisir dont nous parlons consiste dans l’absence de souffrance physique et de trouble de l’âme, rapporte le doxographe  Diogène Laërce d’Épicure.[2] Stobée, doxographe du Ve s. de notre ère, nous révèle aussi ce propos d’Épicure: Je m’épanouis de plaisir corporel en me nourissant de pain et d’eau. Les plaisirs des debauches ne sont pas un repos, mais une soif inquiète, une fébrilité d’hommes traqués, le sage, lui, ne cherche pas à varier.

 

Au fond, l’éthique épicurienne ressemble à celle du stoïcisme: Vivre en accord avec la nature, homologoumenôs zèn (όμολογουμένως ξήν). Une sagesse pratique, la phronèsis, subordonnée à la sagesse théorétique, la sophia. Une science qui apporte la paix de l’âme, l’ataraxie. Il est donc possible de conjurer les terreurs inutiles et d’accepter la condition de son bonheur sereinement. La mort n’est rien pour nous, proclamait-il, en rejoignant à travers le temps la célèbre thanatologue médecin, Madame le Docteur Élisabeth Klüber Ross. En dépit de l’optique différente, une telle conception n’a rien à envier à celle du christianisme, la nôtre, CL Malebranche et moi. Le sage épicurien « retiré en lui-même… se tient à l’abri de toute espèce de trouble, isolé, indépendant comme un atome à l’écart dans le vide ; il est pareil aux dieux tranquilles exempts de soucis dans les intervalles vides des mondes qui tourbillonnent autour d’eux. »[3]

 

En effet, si Épicure est matérialiste, comme Démocrite, pour lui, « il existe des dieux, la connaissance de leur existence est évidente », écrit-il dans la Lettre à Ménécée.[4] À ce Ménécée il conseille de pratiquer son éthique. En la suivant, « tu vivras comme un dieu parmi les hommes », conclut-il.[5] 

 

L’aponie, de a, privatif, et du grec onos, souffrance, évoquée par Épicure est techniquement possible de nos jours.

 

Aussi, le philosophe grec est-il considéré comme le précurseur des cliniques médicales pluridisciplinaires actuelles de la douleur, sous toutes leurs modalités, physique, psychologique, morale, spirituelle. Bien avant lui, c’était la priorité de Bouddha. Pour cette raison Épicure, un algothérapeute avant la lettre, a été surnommé le Bouddha de l’Occident.

 

De l’éthique du Philosophe du Jardin, Marguerite Yourcenar dans Les Mémoires d’Hadrien déclare: Le lit d’Épicure est étroit, mais propre.

 

Je souhaite en cette fin d’année 2011 à Camille Loty Malebranche de continuer dans la même veine, c’est-à-dire en élevant toujours les débats. Il ne doit absolument pas fléchir.

 

Et, quand le moment viendra, je pourrai moi-même me retirer de ce monde sans l’angoisse de l’avenir.

 

Avec mes salutations philosophiques :

 

MAM

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[1].- La technique et la science comme «idéologie », Gallimard, 1973, p. 134.

[2].- Cité par Jean Brun, L’Épicurisme, PUF, 1962, pp. 64-65

[3].- Félix Ravaisson cité par Jean Brun, L’Épicurisme, PUF, 1962, p. 88.

[4].- 123-124, § 2. Cité par Long et Sedley, Les philosophes hellénistiques, Tome I, GF Flammarion, 2001, p. 280.

[5].-  Lettre à Ménécée, 135, citée par Long et Sedley, Les philosophes hellénistiques, Tome I, p. 288.

Tag(s) : #Monde du Concept
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