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Par Camille Loty Malebranche

 

La multitude et la foule font l’une et l’autre référence dénotative au nombre. La multitude,  le "plethos" grec, désigne tout grand ensemble d’humains en vastitude de nombre, c'est l'usage, l'orientation de ses activités qui en fera une foule ou une assemblée... L'assemblée constitue une multitude mais une multitude identitaire car généralement réunie au nom d'une activité d'appartenance collective, une idée rassembleuse voire une idéologie; et c'est pourquoi on la qualifie selon la motivation tenant lieu de finalité de sa présence, sa raison d'être bien déterminée: assemblée religieuse, politique... Alors que la foule est un amas d’individus sans identité collective, fondue dans le factuel situationnel, qui réagit au premier degré précisément sous influence aléatoire tel qu'un animateur, un meneur qui l'incite à passer à l'acte. 

 

Ainsi donc, la connotation décèle, comme nous venons de le constater, une différence majeure de la valeur anthropologique et finalitaire qui ponctue, entre multitude et foule, une délimitation axiologique aussi drastique que celle qui existe entre le neutre et le négatif. Entre la multitude et la foule, l’altérité va donc de la simple désignation à l’implacable péjoration. La multitude parce qu'assemblée réfère à la neutralité sémantique de l'ecclesia alors que la foule (l'okhlos grec) désigne les plus basses populaces du laos (peuple non politiquement organisé donc inférieur au demos), la foule évoque donc la populace, la cohue, entités de pure vilenie et donc totalement différentes voire antonymiques au lemme peuple pris dans l'acception du mot demos. 

 

Regardons encore de plus près les deux sortes de démographies qualitatives susdites avec leur spécificité. La multitude n’est pas une expression de la valeur par et dans le jugement; sa sémantique ne porte aucune idée qualitative ou qualificative. Son essence a pour qualité, la neutralité. La multitude se distingue logiquement de la foule, étant strictement l’appellation vague, indifférente du nombre, du grand nombre d’individus pris en contexte démographique. La foule, elle, renvoie à l’évocation imageante de l’orientation subie par une masse d’individus, une marée humaine qu’une mouvance non identitaire imprègne. La foule est soumise à des réflexes conditionnés, c’est une masse téléguidée sans vraiment le savoir, subjuguée qu’elle est par des forces qui lui sont externes… La foule, de fait, est le plus souvent astreinte à des dei ex machina, fignolant un niveau de chaos et d’exacerbation de certaines pulsions primaires facilement excitables chez le type social de cette masse plus ou moins compacte qui la constitue.

 

À ce stade de l'intellection de l'idée même de foule, nous disons que celle-ci - fidèle au lemme "vulgus", sa traduction latine - est effectivement vulgaire par essence. Voilà pourquoi, se laisser absorber par la foule - fût-elle celle invisible non physiquement rassemblée de la pression sociale discrète mais juge despotique des convenances selon la praxis idéologique anonyme avec ses mœurs convenues et ses diktats de mode stigmatisant toute dissidence - fait perdre toute identité propre à l’individu rendu comme drogué dans cette sorte de narcose du grand nombre grossier et de ses gestes viciés contagieux!

 

La foule sert avant tout, par le déferlement des passions surexcitées en situation, à produire des effets anticipés selon les intérêts de ses utilisateurs. La foule est l’image ponctuelle du chaos. Ses scènes de manifestation publique, sont des occasions de sauvagerie primitive où baver ses rages, beugler ses haines, son fanatisme, semble facile au point de devenir jouissif… Par exemple, là où la multitude qu’est le vrai peuple montera une résistance révolutionnaire à l’État par la désobéissance civile, la préparation de la guérilla s’il le faut; la foule gouvernée par des partis ou secteurs obscurs du pouvoir social ira, quant à elle, faire des émeutes, du hooliganisme, produire un mal-être artificiel pour accuser des secteurs innocents à travers des injures irrationnelles, des liens de conséquence illogiques sans rien entreprendre de constructif contre le mode de pouvoir social.

 

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE

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Tag(s) : #Monde du Concept

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