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Par Camille Loty Malebranche

 

Quand j’interroge ce que j’appelle les grands embrayeurs de la réalité humaine que sont la pensée et l’action - l’homme et le monde, étant somme de pensée et d’action, expression du continuum pensée-action - je ne peux ne pas reconnaître que ce qui, bien avant les tissus de mots que sont les lois et la morale qu’elles prétendent véhiculer, mène l’humanité et l’histoire qu’il trace au fil de son parcours dans le temps et l’espace, c’est le sentiment. Ce n’est certainement pas l’idée comme expression synthétique des schèmes méditatif, réflexif et cognitif de la raison qui, de Platon à Hegel, chez les idéalistes, a été désignée comme déterminisme humain, cause dominante du construit matériel, institutionnel et imaginaire qu’est le monde, cette part de l’homme ajouté à l’univers. Car l’idée, en court-circuitant l’importance primordiale du senti intérieur des penseurs-acteurs que sont les humains, rate la principale cause causante, la détermination consciente et volitive, fondatrice de tout ce qui est humain. Ce ne sont pas non plus les pulsions qui gouvernent directement ou indirectement le monde et en déterminent le sort comme le laisserait entendre Norman O. Brown dans son Éros et Thanatos, où il est fortement influencé par les excès théoriques des psychanalystes. Il faut comprendre que les pulsions sont toujours plus ou moins converties et régies par le sentiment qui est le suprême décideur humain. Le sentiment, parce qu’il est conscient et parce quil choisit, est la scène du pouvoir que l’exercice de la volonté peut influencer et changer, même si son origine, elle, peut ne pas être pleinement consciente, relevant souvent d’un ensemble de causes connues et inconnues, tenant à la fois de notre histoire personnelle, notre éducation, notre rationalité, nos pulsions, nos besoins, nos « contingences » de naissance et de parcours...

 

Le sentiment se définirait comme de la sensibilité en situation, l’éprouvement fort que nous inspirent des faits et choses ponctuels ou chroniques perçus qui nous travaillent, nous affectant et déterminant nos représentations en tant que conceptions et jugements des situations. Le sentiment est véhiculeur du jugement conçu dans l’intériorité, qui détermine notre manière d’être, de vivre, d’agir. C’est le sentiment qui enclenche pensées et actions dans le grand faire humain qu’est l’histoire et son façonnement des sociétés.

 

Celui qui crée des institutions perfides pour régner, le fait à partir d’un sentiment pervers de fausse supériorité face à autrui qu’il doit dominer; d’où il concevra par idées et actes, ces produits de la pensée-action sentimentalement mue pour inférioriser autrui. Naturellement, dans une telle posture, on sait que sévissent combien de pulsions malsaines, combien de rationalités monstrueuses, combien d’héritages immondes transmis par l’éducation sale, mais, reste un fait, la clé connue, le sceptre agissant et immédiatement actif dans la modalité qu’est la pensée-action, c’est le sentiment, cette structure matricielle de l’agir qui sous-tend nos sortes d’acting out créateurs du réel. Structure heureusement bien élucidée en soi par son éprouvant. Car nous savons tous quel amour, quelle amitié, quel respect, quelle fascination, quelle détestation, quelle colère, quelle tendresse, quel ressentiment, quelle envie nous éprouvons en passant à l’acte. La question humaine humanisante par excellence, est de savoir si nous pouvons, d’une manière ou d’une autre, contrôler nos sentiments qui se manifestent en nous avant de les laisser exploser dans la pensée-action où ils façonnent le réel. Quelle force spirituelle et mentale à féconder pour transcender ou convertir les sentiments destructeurs ou maléfiques vu leur résultat avéré, tels la haine, la mégalomanie, l’égoïsme avide, la jalousie, la rancœur, la rancune, la peur, la sérénité, la confiance aveugle, la méfiance excessive, la fausse estime mégalomane de soi, la mésestime de soi, le sentiment d’infériorité ou de fausse supériorité cherchant la gloire immonde faisant mal à autrui. En vérité, le sentiment est le stade potentiel - j’évite le mot virtuel par trop usité et galvaudé à l’âge cybernétique - du monde humain dit réel qu’est le social, le familial, le religieux…, et toutes les structures et lois mises en place pour les systématiser et les produire en mode de gouvernance. Des temps primitifs de la paléolithique à l’ère contemporaine de l’automation, ce sont des sentiments qui déterminent l’organisation sociale, le traitement politique, économique voire métaphysique que les hommes font à eux-mêmes, à leurs semblables et à l’univers immédiat qu’est la planète terre.

 

Toute la question fondamentale de l’humanisation, c’est-à-dire notre aptitude ou notre inaptitude à répondre dignement de notre nature supérieure proprement humaine, tient au problème de maîtrise sur nos sentiments et leur charge d’émotions, de représentations de nous-mêmes et des situations qu’ils drainent. Notre orgueil d’esprit qui s’adjective humain en tant que conscience transcendante exigeant liberté, respect et grandeur comme dus ontologiques loin au-dessus de l’animalité, doit se demander et prouver - à ce stade de notre histoire où les dirigeants, nos infectes élites économiques et étatiques semblent se plaire de l’iniquité sociale, se complaire dans la fange des injustices plusieurs fois millénaires - que nous pouvons éduquer notre sentimentalité par le bien afin de marginaliser les sentiments destructeurs qui motivent les pires horreurs de l’humanité.

 

Le sentiment est l’espace du pouvoir de contrôle de soi, car un mental exercé, discipliné peut et parvient à se conditionner pour maîtriser ses sentiments et choisir auxquels il donnera libre cours, lesquels il cultivera ou renverra.

 

C’est donc parce que c’est le sentiment qui caractérise la volonté de s’autocontrôler chez l’homme, oui c’est parce que le sentiment cultivé exprime la détermination de bien ou mal faire chez l’homme, que le jugement divin ne sanctionne que nos sentiments à savoir si nous aimons ou pas, si nous avons la foi ou pas. Foi, Amour, Justice, Fraternité, Charité, Amitié, mépris, haine sont des sentiments dont la présence ou l’absence en nos actes posés, pèsent lourd dans la balance divine et révèlent sans faille notre eccéité, la vérité de notre être.

 

CAMILLE LOTY MALEBRANCHE

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Tag(s) : #Monde du Concept

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